Le Roi Des Aulnes Tornier Critique Essay

Un auteur discret qui disparaît…rappelé à la mémoire de chacun par les librairies, les médiathèques qui mirent en avant ses ouvrages…Il n'en fallait pas plus pour que je lise « le Roi des Aulnes » . Quel plaisir de redécouvrir cet auteur dont j'avais lu il y a bien longtemps « Vendredi ou les limbes du Pacifique »….
Abel Tiffauges tient son journal « Écrits sinistres d'Abel Tiffauges » dont les premières pages remontent au début de l'année 1938. Dès le début, il prévient son lecteur « Tu es un ogre me disait parfois Rachel. Un Ogre? C'est à dire un monstre féerique émergeant de la nuit des temps.. »

L'enfance d'un gamin passif, peu rieur, dont nous ne connaîtrons pas grand chose de ses parents, une enfance avec un seul ami, le fils du concierge du collège. Un gamin dominé par un autre plus grand qui le brutalise …il se soumet à cette domination, un gamin qui très tôt regarde ses copains, aime leur contact quand il leur fait des tatouages…..un gamin souvent puni à l'école, qui grandit sans amourette, sans contact féminin jusqu'au jour où….Et alors il devient un ennemi de la société, contraint de s'engager dans l'armée.
Un engagement peu glorieux, dans les transmissions…. Il n'a pas le physique du héros, du vainqueur, du soldat : il a une tout petit sexe. Un soldat qui ne connaîtra pas les armes et les combats, fait prisonnier par l'armée allemande et transporté en Allemagne… C'est le début d'une nouvelle vie d'adulte de 5 ans, depuis 1939 jusqu'à la défaite des nazis vaincus par l'armée russe.
Abel Tiffauges va dès lors vouer une admiration croissante pour ce pays l'Allemagne, et pour ses hommes, ses soldats, sa culture ancienne et nazie…notamment pour Goethe,dont il admire son géant le roi des Aulnes…Un parcours au cours duquel il semble vouloir se venger de la vie, de son passé.
Une roman avec trois approches principales qui se croiseront, se chevaucheront, et qui m'ont souvent étourdi
Une approche de premier degré qui fera voyager son lecteur dans une époque, dans la vie qui aurait pu être banale d'un homme devenu soldat puis prisonnier de guerre….
Une deuxième approche de ce roman peut être faite. Un ouvrage écrit par un érudit, faisant souvent référence à l'histoire, la petite et la grande Histoire, de cette période…Faisant également référence à la mythologie, à la littérature allemande… Nous avons tous lu plus ou moins, des ouvrages sur cette deuxième guerre mondiale, des livres fourmillant d'anecdotes plus ou moins vraies…Michel Tournier m'a permis de découvrir des faits, des situations historiques, que j'ignorais totalement, sur le nazisme, des faits dont il nous donne l'origine dans les annexes….mais aussi des faits ou des cultures plus anodins et comme par exemple la colombophilie, les chevaux…Quel travail de recherche!
Un roman qui a aussi une très forte approche psychologique, psychanalytique du personnage, de cet ogre, par la taille et l'esprit, fasciné par les corps nus des enfants, un personnage troublant lorsqu'il se roule dans une mer de cheveux d'enfants. Un homme qui s'épanouit au contact des enfants, jusqu'à sa mort….une mort de Roi des Aulnes. Une sexualité non assouvie, jamais exercée, un désir tourné vers l'enfant, que Michel Tourner nommera « la phorie », mot qui donnera souvent naissance dans le roman à l'adjectif « phorique »…Des mots dont nous ne trouverons le sens que dans des analyses psychanalytiques du roman…Ces mots de l'auteur décrivant cette phorie, m'ont troublé….On a envie de haïr le personnage, mais de le plaindre aussi.
« le roi des Aulnes » est passionnant, je regrette de ne pas l'avoir découvert plus tôt…les hasards de la vie, les contraintes d'emploi du temps professionnelles m'en ont empêché…J'espère avoir le temps de le relire, afin d'en découvrir encore plus sur la personnalité d'Abel Tiffauges…Michel Tournier nous dit dans « Allemagne un conte d'hiver de Henri Heine » : “Pauvres fous qui cherchez dans mes bagages, c'est dans ma tête qu'il faut fouiller ! C'est là dans ma tête que se trouvent mes vrais bijoux, ma dentelle, mes livres subversifs et mes idées révolutionnaires !”
C'est sans aucun doute cette lecture, cette approche que nous devons avoir du « Roi des Aulnes »… : chercher dans la tête d'Abel Tiffauges
Ne vous privez pas de ce plaisir!

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On comprend la fascination qu'a dû exercer sur Volker Schlöndorff le héros imaginé par Michel Tournier. Abel Tiffauges (John Malkovich) peut être vu comme le pendant d'un de ses précédents héros, inventé par Günter Grass : Oscar, le gamin du Tambour, son film le plus célèbre, sinon le plus réussi. Sauf qu'Oscar refusait de grandir. Il s'enfermait dans son enfance comme dans une citadelle imprenable. Abel, lui, garde son âme d'enfant mais grandit et grossit. C'est un ogre, mais un ogre bienfaisant (« Je suis tout amour », lui fait dire Michel Tournier), entièrement dévoué aux enfants. Aux petits garçons, surtout, et surtout s'ils n'ont pas dépassé 12 ans : l'âge où, selon le romancier, se rejoignent idéalement l'innocence et la beauté.
Autre différence entre Oscar et Abel : Le Tambour, une oeuvre un rien appuyée mais irréprochable ; ce Roi des aulnes, un film embarrassant autant qu'embarrassé. Oscar, lui, ne cesse de protester. Frappe sur son tambour pour soulever les populations contre la sauvagerie qu'il découvre. Abel, lui, accepte tout. D'être, au nom de ses bonnes intentions, accusé de pédophilie. Et, au nom d'intentions encore meilleures, de servir, durant la Seconde Guerre mondiale, de rabatteur aux nazis. Il arrache à leurs familles des garçons qui deviendront les petits soldats fascinés de la Hitlerjugend.
Entre la révolte permanente d'Oscar et l'acceptation non moins permanente d'Abel, il y a un gouffre... Certes, Schlöndorff a mis en place des garde-fous contre les mauvaises interprétations. Il insiste sur l'innocence d'Abel. Il fait soliloquer un hobereau allemand sur la grandeur d'une Allemagne disparue, un peu à la manière d'Erich von Stroheim dans La Grande Illusion. Et il filme Göring comme un dangereux bouffon. Soit : un simplet, un idéaliste et un clown.
Mais que pèsent le regard clair de Malkovich-Abel, les discours sentencieux d'Armin Mueller-Stahl (le faux von Stroheim) et les pitreries de Volker Spengler (Göring) face aux images que Schlöndorff aligne avec une naïveté au moins égale à celle de son héros ? Cet entraînement spartiate, par exemple, digne des Dieux du stade, de Leni Riefenstahl. Cette séquence idyllique où le brave Abel, tout heureux, campe en forêt en compagnie de ses ados. Même la mort des pauvres gamins, cernés par les Russes à la fin de la guerre, apparaît empreinte de grandeur, comme s'il fallait souligner qu'ils étaient sacrifiés à un idéal. Et qu'Abel a favorisé. Qu'il finisse, Abel, par sauver un enfant juif, au nom de l'amour, après avoir, au nom de l'amour, précipité d'autres enfants vers la mort, est difficilement supportable.
Volker Schlöndorff est un humaniste sincère. Un homme à la conscience toujours alarmée, dont les films dénoncent l'injustice, le racisme d'hier et celui qui pourrait renaître. Mais il est étrange qu'il n'ait pas mesuré que ses images étaient plus fortes que son discours. On sort donc très gêné d'un film maladroit qui surgit en un temps où la folie menace de l'emporter sur la raison. Et la fascination de la bête immonde sur la mémoire -
Pierre Murat

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